Interview Roman Rappak de Breton

Depuis ce début d’année le groupe Breton n’a de cesse d’attiser les passions, de créer des mystères. Retour sur notre rencontre avec Roman Rappak, leader réservé de Breton, lors de leur passage au Temps Machine (Report à lire ici).

Vous avez sorti plusieurs EP’s avant votre album. Comment avez-vous appréhendé la construction de Other People’s Problems ?

Les EP’s et les films doivent toujours être un portrait de ce qu’on fait, de ce qu’on écoute. Une sorte de panorama de tout ce qu’on aime. Tu vois quand tu fais un film tu prends les couleurs que tu aimes, des personnages qui t’intéressent et tu les mélanges comme tu ferais la musique que tu aimes. A la fin ça devient un peu comme un genre de portrait de qui tu es et de ce que tu aimes. Un album qui est honnête pour moi c’est quelque chose qui ne cherche pas à être un genre particulier de mathrock ou d’electronica ou qui cherche à viser un marché, des gens… C’est juste une idée, une chanson.

Breton est plus centré sur le personnel, sur le partage émotionnel que sur un esthétique particulier ?

Je pense que les émotions personnelles forment un genre d’esthétisme, c’est ce qui est intéressant. Il ne s’agit pas d’être le meilleur batteur du monde ou le meilleur chanteur du monde. C’est la manière dont on joue de la batterie, la manière dont on chante qui importe, car c’est personnel. Si on peut intéresser des gens ce n’est pas parce que je chante comme Beyoncé et ce n’est pas parce ce qu’on a des jeux de jazzmans. C’est juste parce qu’on a une marque de quelque chose de plus personnel.

Il y a quelque chose qui a vraiment fondé l’identité de votre groupe: le BretonLABS. Vous effectuez en ce moment une tournée qui vous a mené jusqu’aux Etats-Unis. Quel effet ça fait de jouer vos titres en live alors qu’ils ont été crées dans l’intimité du BretonLABS?

C’est une très bonne question. J’aurais aimé que tu me poses cette question il y a un an, je n’étais pas prêt… On a vu les morceaux évoluer. Il y a des choses qui fonctionnent bien sur un album mais qui ne fonctionnent pas en live. La « fonctionnalité » pour moi c’est très important, même si j’aime être un artiste qui ne fait pas de compromis dans son groupe. Quand tu écris quelque chose tu le montres à tes potes, tu attends une réaction. Bien sûr tu ne fais pas ça juste pour eux mais c’est quelque chose qui est au centre de l’écriture. Les gens qui disent « moi j’écris la musique juste pour moi et je joue en live juste pour moi » je crois qu’ils ne peuvent pas être vraiment honnêtes avec eux-mêmes. La réaction des gens influence toujours ta musique. On a joué à Detroit et San Francisco, à Brooklyn et les choses que les gens aimaient n’étaient pas les même choses que la plupart aiment d’habitude. Les éléments auxquels ils réagissaient n’étaient pas les mêmes que ceux auxquels réagissent les français par exemple. A New York Detroit ils pensaient juste qu’on était un groupe d’indé qui jouait du hip-hop et en France le math rock est beaucoup plus important. Par exemple, en France, le nom Breton veut dire quelque chose et tout le monde demande, surtout les journalistes, pourquoi Breton? Est-ce qu’il y a quelque chose en rapport avec la Bretagne ? Ça montre qu’il y a des réactions différentes, en Angleterre ils ne savent pas ce qu’est la Bretagne. La Bretagne, pour eux, c’est « Brittany ». Tu ne dis pas Breton. Breton c’est un écrivain. La musique change d’endroit en endroit et la réaction des gens influence beaucoup ce que tu fais même si tu essaies de ne pas réagir. Il y a toujours une réaction.

Tu parles de l’écrivain André Breton, le surréaliste, à qui vous avez emprunté votre nom. En quoi l’œuvre de André Breton a pu influencer tes créations?

Ce qui m’intéresse en premier dans la musique et dans les films c’est le fait que tu essaies de construire quelque chose, mais c’est le hasard et le chaos qui ont la main mise sur beaucoup de choses que tu fais. J’aime l’idée que si tu enregistres un son dans une chambre particulière tu ne vas pas tout contrôler. C’est juste « ici ». Il y a des bruits dehors. La basse que tu utilises a une corde pétée. Toutes ces choses, ces détails, ont une influence sur comment le tout va sonner. Quand tu fais de l’électronique tu ne t’assoies jamais en sachant ce que tu vas faire. Il y a des milliers de possibilités différentes pour un morceau. C’est un peu le jeu du cadavre exquis. Quand les enfants font ça c’est parce que c’est marrant des trouver des sens bêtes avec des mots. Il y a quelque chose de plus important qui se passe, tu ne deviens pas quelqu’un qui sculpte mais quelqu’un qui cherche quelque chose. Tu trouves tout d’un coup que ce son que tu as coupé et que tu as mélangé avec un autre, ça marche. Ça me fait un peu peur quand même… Tu ne peux rien contrôler, tu ne sais pas… Un jour tu peux perdre la meilleur chanson du monde sans le savoir et un autre jour tu peux faire quelque chose complètement par hasard et cette chose peut être la plus belle chose que tu aies faites dans ta vie. Donc, en rapport avec le surréalisme, c’est l’idée que tu introduis le chaos. Tu n’utilises pas le côté artistique de ton cerveau comme si tu devais peindre des fruits le plus exactement possible, tu utilises l’inspiration et tu utilises des trucs que tu ne comprends pas du tout. Pour moi c’est beaucoup plus efficace comme méthode, d’attendre jusqu’à ce que quelque chose surgisse de la page ou de la musique, alors je sais que ça va fonctionner. Si je me dis « OK, il y a 15 chansons que je veux faire comme ça et ce sont les prochaines chansons que je vais faire »… Tu vois dès que j’essaie d’avoir trop de stratégie c’est toujours de la merde.

C’était dans cet esprit là le BretonLABS ? Parce que le lab c’est un endroit un peu chaotique ou vous dormez, ou vous créer, ou vous zonez… Vous discutez beaucoup ?

Oui beaucoup. Pendant ces dix derniers mois on est devenu un groupe qui tourne et c’est une autre étape du projet. On a fait un album, on a fait des films, on fait une tournée pour l’album et on écrit encore un peu. C’est une phase. Je rencontre beaucoup de groupes, des groupes qui tournent. C’est leur métier. Je pense que c’est super cool comme métier, tu peux faire ça mais ça devient vraiment quelque chose de mécanique. Ça me paraît bizarre. Je ne sais pas comment ils peuvent faire… Écrire les chansons ça veut pas dire grand chose, mais c’est cool! Quand tu habites avec un groupe et que tu habites également tes chansons pendant dix mois ça te rend complètement dingue. On fait une liste de choses, de textures, des centaines de petites significations de choses qu’on ne va pas comprendre au final.

Breton pourrait exister sans le BretonLABS ?

Non. Je suis sûr que non. On a besoin de se perdre dedans, un peu.

Il est difficile de mettre Breton dans une case, on vous présente plus comme un collectif multimédia. Vous faites des films, vous créez vos pochettes, vos teeshirts, vous customisez vous même tout un tas d’objet… On peut voir ça comme un désir de contrôle absolu?

Ce n’est pas pour garder le contrôle… Tu vois il y a vingt-cinq ans si tu voulais faire des tee shirts il fallait apprendre comment faire du screen printing, avoir une énorme machine. Tu devais faire tout ce taf à la main, il n’y avait pas d’ordinateurs, d’imprimantes ou Photoshop. Même chose pour les photos, tu les achetais par paquets de douze et c’était cher. Tu devais vraiment faire attention, apprendre plein de trucs. Dix jours après tu regardais les photos, le processus était très lent, très cher et rendait la discipline très sérieuse. Maintenant tu peux apprendre à utiliser des trucs comme Final Cut Pro ou iMovie en dix secondes. Pourquoi ne pas le faire? Si tu es un journaliste tu sais un peu comment gérer un site internet ou comment prendre des photos parce que tu te dois de gérer correctement ton blog. C’est un peu paresseux de juste se dire « je vais prendre ma machine à écrire et envoyer des essais au New York Times ». Aujourd’hui des gens tweetent, bloguent et écrivent pour vingt fanzines. Ils travaillent tout le temps et créent leur identité. Je fais ça un peu dans cet esprit.

Il paraît que votre album était à l’origine très sombre. Vous l’avez finalement enregistré en Islande dans le studio de Sigur Rós en pleine nature, un endroit très différent tu BretonLABS. Qu’est-ce que ça a apporté à votre son?

Je ne m’en suis pas vraiment rendu compte au moment où on enregistrait… Quand on passe l’hiver au BretonLABS il fait vraiment froid. Des fois il faut qu’on porte des manteaux quand on répète…

Sur vos vinyles en édition limitée vous avez gravé « It’s cold in here ».

Oui! (rires)

C’est toi qui a marqué ça ?

Oui c’est nous! Quand on a fait notre disque on nous a demandé de mettre des codes dessus. Comme on l’a fait seul, Fat Cat (le label) nous a demandé quels codes on voulait mettre et on a mis n’importe quoi. « It’s cold in here… ».

Mais oui, l’Islande a apporté une chaleur à notre son. La première version de l’album est très agressive et froide, trop électronique. Il n’y avait pas assez d’âme. C’est toujours une bataille entre les machines et les humains, les trucs électroniques et analogiques. C’est un peu comme notre pochette d’album, les arbres contre les buildings. C’est quelque chose d’assez simple et peut être même un peu cliché, mais c’est toujours une bataille de contrastes.



Cette année on a beaucoup parlé de Breton, du BretonLABS, du concept. Vous vous êtes même fait approchés par le label Warp. Dans l’idéal qu’aimerais-tu que Breton devienne?

Je ne sais pas… Je pense que nous allons faire de plus en plus de petits projets. On a commencé à développer le collectif. On a des gens qui ne jouent pas dans le groupe et qui nous ont tellement aidé avec des films, des photos, des textes et des sons… On va sortir un documentaire aussi. Quand on a commencé on était cinq mecs dans un squat avec un petit projecteur, un système lumineux super basique et des choses un peu abstraites…. Dans six mois on fera un concert à Londres avec un petit orchestre, avec un film d’une heure qui couvrira toutes les chansons et on aura aussi quelques guests d’horizons musicaux différents. Pour l’instant je me concentre là-dessus. Je suis heureux de faire partie d’un groupe qui peut jouer dans un festival à deux heures du matin avec, comme je le disais avant, un set fonctionnel. A deux heures les gens ne veulent pas de silence, de « white noise ». Je ne veux pas non plus faire partie d’un groupe qui se ramène avec douze chansons crades histoire de faire le taff avant que les gens s’en aillent. Je veux être un artiste qui peut jouer dans une salle de théâtre, dans un squat pour une fête ou encore ici aujourd’hui. Si tu connais le groupe tu sais qu’il y a autre chose que ce que tu viens de voir. Si tu n’en a jamais entendu parler il faut que la seule chanson que tu aies pu entendre soit vraiment accessible et qu’elle t’ouvre au reste de notre musique.

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À propos de l'auteur
I’ve hit rock bottom, and I’m running away
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